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"Journée pas ordinaire d'un photographe en Margeride"

J'espère pouvoir vous montrer prochainement quelques photos de ces journées. C'est en bonne voie, mais il faut du temps

En se levant le matin, au travers de la fenêtre se découvrait à moi, dans la douce lumière de l'aube un panorama grandiose. Calme et froid il s'engouffrait en nous, avec chaleur : une journée de contraste s'annonçait. J'avais intégré comme photographe l'atelier « Gestes et Sons » composé de trois artistes : Pierre Diaz (musicien), Maril Van de Broek (comédienne) et Brigitte Negro (danseuse) et de sept soignants : Isabelle Brun, Geneviève Ferraton, Annabelle Girard, Natacha Faille, Hélène Carbou, Mathieu Mercier et Sonia Gache. Je partais pour faire un reportage sur cette journée et essayer de capturer des portraits de personnes autistes. Je voulais garder mes habitudes de photographe de spectacle, capter des émotions. Allais-je y arriver sans avoir un regard voyeur ?

On organisait l'atelier qui se déroule en deux temps, préparation le matin avec le personnel soignant. Une demi-douzaine de personnes, aides-soignantes, infirmières… J'étais étonné de ne pas voir de médecin, ni de psychologue mais rassuré quand un psychologue est venu au débriefing. L'après-midi se déroulera avec les patients, de tous les âges. Je découvrirai aussi l'hétérogénéité des malades et de leur handicap, même s'ils avaient tous un point commun : l'autisme.

Le matin, autour d'un café, de galettes des rois et de chocolats apportés par l'équipe soignante dont je fis la connaissance. L'accueil fut chaleureux mais interrogateur : un photographe ? Pourrons-nous voir les photos avant une diffusion éventuelle, me demandèrent-ils ? Je pus les rassurer. Je remarquai que cette question était récurrente, même avec des artistes qui sont pourtant habitués à la scène.

L'échauffement commença par une séance de Chi Qong, conduite par Brigitte. Je commençai alors, à saisir quelques expressions et images qui reflétaient la quiétude toute naturelle qui s'en réchappait.

Le rythme de cette matinée s'accélérait tout doucement et l'implication de chacun dans ce qu'il faisait, était très forte mais semblait toute naturelle. Une multitude d'images se présentaient à moi et j'appuyais instinctivement sur le déclencheur. La partition commençait donc par des massages, puis vint : « Le discours », « Les regards » et « Yé ma yé ma yé ma » chanson de gestes et de pas.

Tout semblait évident et naturel. Après un rapide coup d'œil sur mon travail je pouvais partir, rassuré, rejoindre le groupe pour le repas de midi. J'étais loin de m'imaginer la suite des évènements.

En tout début d'après-midi, les patients arrivèrent un à un dans le hall et furent accueillis par les artistes. Après le rituel de l'accueil où ils quittèrent leur manteau et leurs chaussures, Pierre avec son saxophone, instrument fédérateur, les emmena dans la salle de création en une déambulation musicale.

Les images étaient fortes. Ils étaient contents d'être là et chacun l'exprimait, ou pas, à sa façon. Je scrutai chaque visage avec mon appareil pour saisir les premières émotions.

Chacun investit la salle pour y jouer la partition préparée le matin. La suite est si riche que je mélange tout, je n'ai plus que le souvenir de déplacements, d'attitudes de réactions, de positions harmo-nieusement confuses et ordonnées, rythmées et lentes, fortes et douces, violentes et apaisées... Je pourrais continuer longtemps sur ce registre mais je ne trouve plus les mots. L'émotion montait en moi tout doucement mais je ne m'en apercevais pas. J'étais dedans tout en étant à l'extérieur. Un contraste fort, dont on ne sort pas indemne mais qui n'affole pas tellement d'ondes positives vous envahissent. Ce qui surprend, c'est le travail des soignants. Ils accompagnent le patient avec volonté mais avec douceur, avec tendresse et fermeté. Il y a une réelle affection qui se dégage. J'assiste à une chorégraphie improvisée. Habitué des concerts de jazz et de musique improvisée, je peux faire le parallèle. A la tête de ce ballet, il y trois grands improvisateurs, Brigitte, Maril et Pierre. Diriger et laisser faire ou inversement, c'est tout un art. La partition préparée le matin était jouée l'après-midi mais chaque patient y apportait sa personnalité. Tout un programme. Seule solution, improviser.

L'improvisation est un dialogue ou les artistes se répondent en fonction des propositions de chacun d'eux avec leur propre moyen d'expression que ce soit de la musique, de la danse ou tout autre instrument. Cet après-midi, les propositions venaient des patients. Cela donnait un véritable spectacle improvisé et tout semblait fluide malgré des « sautes de vent » assez violentes.

Je me croyais en mer, sur un voilier, ou l'équipage réagissait en fonction des éléments naturels. Le barreur louvoyait en remontant au vent pour arriver à destination sans aucun heurt. Tout l'équipage était à la manœuvre.

Je reçus aussi cette émotion qui déchire quand Virginie pleure et fait exploser sa souffrance parce qu'elle ne peut plus danser mais aussi celle qui réconforte quand elle réussit à danser comme un tout petit enfant, à « quatre pattes ». Il y a aussi, celle qui rassure quand Maril avec sa voix l'apaise. Je n'oublie pas le solo de danse de Rodrigo. Je revois aussi le sourire de Magali, qui ne dura qu'un instant, et le regard plein d'interrogation de Samantha ou l'échange de ceux d'Anne Laure et de Marouan.

L'émotion m'envahissait tout doucement sans que je m'en aperçoive. Je découvrais une chaleur, une sincérité entre les participants avec une telle intensité que j'étais complètement déconnecté de la réalité, celle que je vis tous les jours. Mais ce que je vivais était bien réel, On se sent tout petit et impuissant devant cette maladie mais on voit que l'on peut faire quelque chose, seul problème, c'est fugace et il faut s'y résoudre. C'est beaucoup mais pas suffisant. C'est un combat de tous les jours et c'est pour cela que j'ai envie de continuer ces ateliers.

Cette journée se terminait, les patients repartaient, certains avec tristesse. Nous étions rentrés au port, contents mais fatigués, bouleversés et heureux.

Je voulais de l'émotion car c'est mon moteur en photographie et j'en ai eu. C'est cette énergie positive que je pense avoir traduite dans mon travail, ou du moins je l'espère.

F.B.

(5/01/2017)

 

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